«Dis-moi, qu’est-ce que tu comptes faire de cette vie unique, sauvage, et précieuse?»

(5 mai 2020. Lettre aux étudiant.e.s de «la matu en liberté». Après plusieurs semaines de confinement, il était temps de réaffirmer le cap que j’entends suivre…)

Il s’est incontestablement passé quelque chose, ces dernières semaines. Et malgré les tentations de revenir à ce qui était, rien n’est plus vraiment comme avant, et ne peut sans doute plus l’être. Pour autant, les tentatives, au contraire, de passer à un après qui soit différent restent confuses. La confusion étant peut-être pour l’heure la seule chose claire dans toute cette histoire. L’avant n’étant plus, et l’après pas encore, cette confusion nous laisse avec cette simple question :

«Et maintenant ?»

Quantité de discours disent tout cela. Je reprendrai ici l’image que propose l’écrivaine indienne Arundhati Roy, qui compare la pandémie à «un portail entre le monde d’hier et le prochain.» Et elle ajoute: «Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à se battre pour lui. »

«La matu en liberté», mon travail, celui des étudiants, la vision et le chemin passent aussi à travers ce portail. Et cela implique des dépouillements, des clarifications et des engagements. Des changements et des choix.

Dans les échanges que j’ai eus avec les étudiants de «la matu en liberté», j’ai envoyé un jour une vidéo de l’astrophysicien Aurélien Barrau, dans laquelle il affirmait notamment :

«Alors soyons bien clairs : on ne veut pas revenir au monde d’avant. On ne le veut pas, parce que nous souhaitons vivre. Et on ne va pas se laisser faire. (…) Alors il va être temps d’être un peu sérieux.»

Et je l’accompagnais de ces mots :

«Il est temps d’être… sérieux, au sens le plus « noble ». Ça n’a rien de triste. Mais ça demande de l’engagement. Et cet engagement, ça peut aussi être de se former, d’étudier, d’apprendre, d’aiguiser son intelligence, de nourrir son esprit, de développer son autonomie. Et d’avoir l’ambition d’une vie vivante.

On y va? Qui vient?»

L’une des réactions à cette vidéo exprimait un sentiment que je ne peux que comprendre – et qui me touche :

«Merci pour le partage de la vidéo. C’est une réalité cruelle. Comment faire pour ne pas continuer à contribuer au retour dans « avant » ? Je ne pose pas la question seulement à Guido mais à tout le monde parce qu’une fois que ce genre de message aussi positif et contraignant de part sa réalité a été écouté, comment ne pas tomber dans le piège de l’abandon trop rapidement?»

A quoi j’ai répondu :

«En s’y mettant ensemble, là où on est. La « formation », les adultes, ont pour responsabilité de vous soutenir, vous les jeunes, à cet endroit-là, d’accompagner et soutenir votre engagement, votre courage – et votre découragement. C’est en tout cas ma proposition. Et mon engagement.»

La résignation, le découragement, voire la dépression ou le désespoir, des jeunes me touchent et m’attristent depuis longtemps. Encore une fois, je ne peux que les comprendre. Mais ce n’est pas, à mes yeux, une raison de laisser tomber.

Ces sentiments difficiles se sont manifestés, ces dernières semaines, avec un désarroi bien perceptible, dans cette «démotivation» qui s’exprimait, le mercredi matin ou dans les échanges que j’ai eus avec les unes et les autres. Là encore, comment ne pas comprendre ? D’où pourrait venir la «motivation» de préparer une matu, d’étudier, dans un monde qui semble se défaire, où tout ce qui pouvait sembler tenir et nous porter dans nos projets se disloque. Et comme je l’ai souvent dit, en étudiant en autodidacte, sans une structure, une institution qui encadre, ces «vagues»-là vous impactent avec encore plus d’intensité.

 

 

 

Mais le moment où les anciennes évidences, les vieilles croyances s’effondrent est aussi une immense opportunité, si tu ne t’y soustrais pas.

 

 

 

 

 

C’est un moment clé pour découvrir, éprouver vraiment, ce qui tient, ce qui t’anime, toi – ce à quoi tu tiens, et ton courage. Ce qui fait que tu étudies, te cultives, acquiers des compétences, pour toi ; ce qui fait qu’il y a une valeur dans ces «choses intellectuelles». Le moment de te poser avec des questions comme «qui suis-je ?», «quelles valeurs est-ce que je veux affirmer, porter au monde ?» Parce que c’est cela qui te portera, te «motivera». Pas quelque chose qui sera le fruit de ta volonté, d’une forme de contrôle réfléchi sur ta vie. Quelque chose au contraire dont tu n’as qu’à te souvenir, qui te parle au cœur même de ta vie, toute entière, esprit et corps.

Le moment où toutes les histoires que tu pouvais te raconter ne valent plus grand chose est aussi le moment de reprendre ton propre pouvoir, et de faire pour toi ce qu’aucune motivation extérieure ne te mène à faire. Devenir le créateur, le poète de ton existence.

Le moment donc où il devient très évident que les enjeux d’examen, de diplôme, viennent après les enjeux de vie. Assurément, plus que jamais, étudier est un «terrain» sur lequel ces enjeux de vie peuvent être abordés avec force et clarté. Mais cela requiert de faire le choix de se confronter à ces enjeux de vie. De t’engager dans cette question, reprise d’une poétesse américaine, Mary Oliver, que j’ai souvent adressée à mes étudiants : «Dis-moi, qu’est-ce que tu comptes faire de cette vie unique, sauvage et précieuse ?» Le choix de prendre ton propre pouvoir (l’autonomie, au sens propre), c’est le choix de faire pour toi – d’aller voir ce que cela signifie, et de t’impliquer dans cette quête. Une question de fidélité à toi-même, comme on l’a aussi dit plusieurs fois les mercredis matins.

Moi je ne sais pas pour toi ; personne d’autre ne sait pour toi. Mais je m’engage à être là avec toi, pour toi, sur ce chemin.

 

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